What it feels like for a girl
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Josh Hartnett & Kirsten Dunst / Virgin Suicides, de Sofia Coppola (2000)
"La plus grande partie du journal nous apprit plus comment vivaient les filles que pourquoi elles s'étaient tuées. Nous étions fatigués d'entendre parler de ce qu'elles mangeaient ("Lundi 13 février. Aujourd'hui on a eu de la pizza congelée) ou de ce qu'elles portaient, ou des couleurs préféraient. Elles détestaient toutes les céréales. Mary s'était cassé une dent aux barres parallèles et portait une couronne. ("Je vous l'avais dit" déclara Kevin Head en lisant cela.) Et ainsi nous entrâmes dans leurs vies, en vînmes à avoir des souvenirs collectifs de périodes que nous n'avions pas vécues, abritâmes des images personnelles de Lux se penchant par-dessus le bord du bateau pour caresser sa première baleine et disant : "Je ne pensais pas qu'elles sentaient si mauvais", tandis que Therese répondait: "C'est la varech qui pourrit dans leurs fanons." Nous fîmes connaissance avec des ciels que les filles avaient regardés quand elles campaient des années auparavant, et l'ennui d'étés passés à traîner du jardin de devant à celui de derrière et retour, et même une certaine odeur indéfinissable qui s'élevait des toilettes les nuits de pluie, que les filles qualifiaient d'"égouttière". Nous savions l'impression que ça faisait de voir un garçon sans chemise, et pourquoi elle avait amené Lux à écrire le nom de Kevin au feutre violet partout sur son classeur à trois anneaux et même sur ses soutiens-gorge et ses culottes, et nous comprenions qu'elle ait été prise de rage le jour où en rentrant elle avait découvert que sa mère avait trempé ses affaires dans l'eau de Javel, effaçant ainsi tous les "Kevin". Nous connaissions la douleur causée par le vent d'hiver s'engouffrant sous la jupe, et celle de garder les genoux serrés en classe, et nous savions comme il était embêtant et rageant de sauter à la corde pendant que les garçons jouaient au base-ball. Nous ne pûmes jamais comprendre pourquoi les filles accordaient tant d'importance à la maturité, ou pourquoi elles se sentaient obligées de se faire des compliments, mais parfois, après que l'un de nous avait lu un long passage du journal, nous devions refréner l'envie de nous serrer dans les bras les uns des autres ou de nous dire combien nous étions jolis. Nous ressentions la sensation d'être en prison qu'éprouve toute fille, comment cela rendait l'esprit actif et rêveur, et comment on finissait par savoir quelles couleurs allaient ensemble. Nous savions que les filles étaient nos jumelles, que nous existions tous dans l'espace comme des animaux qui avaient la même peau, et qu'elles savaient tout de nous alors que nous étions incapables de percer leur mystère. Nous savions, enfin, que les filles étaient en réalité des femmes déguisées, qu'elles comprenaient l'amour et même la mort, et que notre boulot se bornait à créer le bruit qui semblait tant les fasciner." (Jeffrey Eugenides, Virgin Suicides, Editions J'ai Lu pages 42-43)
Ecrit à la première personne du pluriel, le roman de Jeffrey Eugenides, publié en 1993, raconte l'histoire d'un groupe d'adolescents anonymes, qui, à l'aube des années 70, ont vu leurs vies bouleversées par le suicide successif des cinq filles de la famille Lisbon. Je ne vais pas vous faire une fiche de lecture, l'extrait se suffisant à lui-même. C'est une des plus belles proses écrites dans un roman contemporain qui mise sur la force de la nostalgie. La tentative des narrateurs à percer le pourquoi du comment est entrecoupé des souvenirs futiles provoqués par les ressentis. Ainsi, le récit, jonché de madeleines proustiennes, devient bien plus que la distanciation froide et clinique de ce qui n'était qu'une revue de faits divers sur le suicide des soeurs Lisbon. Il devient un requiem à la jeunesse féminine perdue.
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